Dans la littérature comme dans la vie, les relations sont souvent compliquées. Cela est particulièrement vrai pour les relations intimes, comme celles entre un père et un fils.

“He needed me to do what sons do for their fathers: bear witness that they’re substantial, that they’re not hollow, not ringing absences. That they count for something when little else seems to.”

Ici, le narrateur de Canada, un roman de Richard Ford, il regarde en arrière sur lui-même à l’âge de 15 ans. Plus tôt dans l’histoire, le jeune Dell Parsons avait appris que, tout à coup, son père Bev n’était pas ce qu’il pensait être. Maintenant, après un événement tragique qui a envoyé ses parents en prison et l’a forcé à déménager du Montana en Saskatchewan, Dell apprend que sa nouvelle figure paternelle, Arthur Remlinger, n’est pas exactement ce qui semble être. Une question persistante, posée à plusieurs reprises dans le roman, est de savoir si les événements qui définissent les gens sont en quelque sorte écrits sur leur visage, pour ainsi dire. Un meurtrier ressemble-t-il toujours à un meurtrier?

Canada est un roman d’innocence perdue, une histoire de passage à l’âge adulte. Et la réflexion rétrospective que j’ai citée est l’un des nombreux éléments du cheminement du protagoniste vers la maturité – ce qu’il appellera plus tard son adaptation et son développement. À 15 ans, Dell vit deux périodes de traumatisme intense, les deux épisodes qui constituent l’essentiel du roman. Finalement, il devient professeur d’anglais au secondaire à Windsor, en Ontario, et il présente son cours en termes métaphoriques, comme « franchir une frontière ». En d’autres termes, il encourage ses élèves à voir les romans de grands écrivains tels que Josef Conrad, F. Scott Fitzgerald et Thomas Hardy, comme des histoires de mouvement comme la sienne: d’une vie sans ordre ni forme à une vie possédant les deux.

Le passage cité ci-dessus m’a frappé quand je l’ai lu, me rappelant mon propre père. J’y mets un astérisque en marge du livre. Il y avait des moments où mon père parlait comme le font les figures paternelles dans Canada, non pas tant dans leur façon de parler, mais avec la compréhension qu’ils sont vus et entendus. Ils recherchent la compagnie de ceux pour qui ils peuvent être importants et substantiels. Bien que cela puisse s’appliquer aux pères, c’est également vrai pour tout le monde. Nous avons tous besoin que d’autres témoignent de nous. Mais les formes de reconnaissance que chacun de nous sollicite sont aussi variables que les structures des sociétés dans lesquelles nous vivons. Comme l’écrit le philosophe Paul Ricoeur dans Parcours de la reconnaissance et ailleurs, être humain, c’est être reconnu à plusieurs niveaux, de l’existentiel et de la famille au juridique et politique.

Dans A Room With a View d’E. M. Forster, le narrateur observe à juste titre que « Life is easy to chronicle, but bewildering to practice ». C’est-à-dire que la vie est facile à raconter mais difficile à pratiquer. Écrit avec une prose désarmante et directe, Canada vient d’une conclusion similaire. Ayant enseigné l’anglais pendant trente ans et plus, Dell suggère à ses étudiants que nos vies sont ce que nous en faisons. Autrement dit, alors que le poids de la signification des événements peut être pressant, nos vies sont comme des pages blanches, qui nous sont données « vides ». Par coïncidence, A Room with a View et Canada invoquent un adage de John Ruskin qui dit que la beauté et l’ordre se trouvent dans un sens holistique de proportion entre des choses inégales. Le point est plus ou moins classique, Aristote ayant dit quelque chose de similaire dans ses Poétiques. Regarder Aristote est tout à fait approprié, en fait. L’une de ses principales interrogations portait sur ce à quoi ressemble une vie bien vécue. On ne peut certainement pas dire du grand professeur du Lyceum qu’il a caractérisé chaque vie humaine comme une page blanche. Contrairement à ce que Dell conclut en tant qu’homme plus âgé, je ne pense pas qu’il soit exact de dire que nos vies nous sont données « vides ». Chacun de nous prend vie à un moment et en un lieu où le poids de la signification ne nous empiète pas simplement, comme s’il s’agissait de quelque chose d’entièrement extérieur.

Au contraire, la signification historique fournit les horizons mêmes du voyage de notre vie. Mais la littérature n’est pas la vie, n’est-ce pas? Il peut explorer les possibilités de l’imagination humaine afin de bafouer ce qui est vrai, et l’une de ses nombreuses vertus est qu’au lieu de nous induire en erreur, cela peut enrichir notre compréhension de soi. Cela n’arrive pas toujours, bien sûr. Donc, le fait que Dell se demande pourquoi certains romans ne sont pas davantage enseignés aux étudiants canadiens devrait donner une pause au lecteur astucieux. Il mentionne The Great Gatsby. Ce roman est un classique américain car il résume l’histoire du « self-made man », surfant sur les vagues du changement dans une société moins contrainte par les conventions du vieux monde. Il témoigne de la promesse de l’Amérique ainsi que de ses pièges. Si Dell louange ces histoires d’auto-façonnage et se demande pourquoi les Canadiens ne leur sont pas enseignés, c’est peut-être parce que ses favoris littéraires ont suscité une fausse consolation. Une réflexion approfondie sur les différences historiques entre le Canada et les États-Unis aurait dû l’informer que nos vies ne nous sont pas données à vide.

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