Y a-t-il une réponse chrétienne au désastre? Que signifie appartenir à l’Église en temps de crise? Comment pouvons-nous relier la Bible à l’épidémie de Covid-19? Telles sont les questions soulevées dans les églises du monde entier. Et on peut comprendre pourquoi. Cependant, de telles questions devraient faire réfléchir les chrétiens. Étant donné que la Bible nous est si familière, traduite dans la langue vernaculaire d’aujourd’hui, citée ad nauseum, collée sur des pare-chocs et des panneaux d’affichage et parfois tatouée sur la peau, il peut sembler presque pervers de suggérer que son monde ne correspond pas parfaitement au nôtre. Mais considérons une analogie politique. Le mot démocratie peut s’appliquer au pays du Canada en 2020 et à la cité-État de la Grèce antique. Bien que leurs formes soient similaires, possédant plusieurs connexions importantes, personne ne confondrait l’une avec l’autre. Ils ne sont pas les mêmes. Entre le passé et le présent, des changements historiques et développementaux ont eu lieu. C’est la même chose pour l’Église. Le texte biblique et le chœur de ses différentes voix peuvent et doivent se rapporter à la vie de l’Église aujourd’hui de nombreuses manières différentes. Être chrétien, c’est présumer que l’Esprit qui a animé ce texte, et la communauté dont il est issu, nous parle encore d’une manière ou d’une autre. Mais cela n’excuse pas une attitude irréfléchie envers le passé.

S’interroger sur l’importance de Covid-19 pour les chrétiens, c’est s’interroger comment le passé est lié au présent. C’est se demander comment un recueil de textes inspirés, écrits, rassemblés et édités pendant des centaines d’années, puis conservés, entretenus et lus par la communauté chrétienne pendant des milliers d’années, se rapporte à l’ici et maintenant. Il s’agit simultanément de savoir comment une communauté historique, l’Église, vivait par rapport au Dieu dont parle le texte. Bref, nous ne traitons rien de moins que la question de la pertinence historique.

Dans La Vision Morale du Nouveau Testament, Richard Hays relie une lecture attentive des écritures chrétiennes aux préoccupations morales contemporaines concernant la guerre et la violence, le mariage et le divorce, le genre et la sexualité, l’avortement et l’exclusion ethnique. Si ces questions sont manifestement assez importantes, elles ne sont pas si éloignées de la question de savoir comment penser l’éthique biblique au milieu d’une pandémie. Hays adopte une approche du Nouveau Testament basée sur une lecture des récits et des textes spécifiques dont le canon est fait, chacun selon ses propres termes, les plaçant dans une vision plus complète et synthétique de ce que ces différentes voix se réunissent pour dire comme un ensemble. Autrement dit, il croit que la compréhension du Nouveau Testament appelle un mouvement entre la vision singulière de textes spécifiques, comme l’Évangile de Marc, à une vision holistique de tout le canon chrétien. Ce n’est pas une méthode incontestée. Puisqu’il écrit en pensant aux chrétiens, cela a du sens. Bien que Hays justifie sa procédure, compte tenu de l’enjeu, je trouve que l’éventail des arguments herméneutiques et de la littérature philosophique étudiés est relativement restreint.

Moral Vision passe entre la « tâche herméneutique » – identifier le réseau de règles, principes, paradigmes et symboles qui composent la vision de divers textes du Nouveau Testament – et la « tâche pragmatique » de la manière dont la communauté chrétienne devrait incarner l’éthique de l’Écriture. En d’autres termes, Hays révèle comment il pense que le monde de la Bible et l’église primitive devraient être liés au présent. Dans l’ensemble, il trouve trois « images focales » principales ou emphases essentiels dans le Nouveau Testament: la communauté, la croix et la nouvelle création. Cette identification implique un saut de l’interprétation à l’application, un mouvement qui n’est pas aussi propre et net que Hays le laisse entendre. Parce que l’interprétation ne peut pas être entièrement séparée de la pratique. J’entends simplement par là que la caractérisation des thèmes les plus importants du Nouveau Testament ne peut être vérifiée d’une manière clinique et scientifique, comme si l’orientation éthique d’une personne, aussi désintéressée soit-elle, pouvait être entièrement mise entre crochets.

Bref, Hays ne réfléchit pas suffisamment sur le mouvement entre une lecture historico-critique et littéraire des textes du Nouveau Testament et leur application aujourd’hui. C’est comme s’il avait soigneusement montré les différentes façons dont le Nouveau Testament et l’Église primitive ont réagi à la maladie et ensuite directement relié ce récit au présent, oubliant que les progrès scientifiques et médicaux majeurs ont fondamentalement changé la façon dont nous voyons ces questions.

Hays est un érudit astucieux et reconnaît le fait que toute lecture du Nouveau Testament aujourd’hui est déjà une œuvre de traduction de son contexte au nôtre. Il est conscient des défis à relever pour bien faire cela, en fournissant une lecture robuste du Nouveau Testament aux fins de délibération éthique dans des communautés où prévalent les normes chrétiennes, des communautés séparées par des milliers d’années dans le temps et des milliers de kilomètres dans l’espace de l’ancien Israël. Son livre est détaillé, complet et réfléchi. Il est déjà assez long à 500 pages. Mais le point que j’ai soulevé est au cœur de toute considération sur la façon de relier le monde du Nouveau Testament à nos jours—que nous parlions de Covid-19 ou de mariage. En fin de compte, les idées du livre sont sapées par le fait que le soin et la considération accordés à l’élucidation de l’éthique du Nouveau Testament ne sont pas étendus au présent. Il omet et donc échoue à analyser l’histoire sociale, culturelle et politique dans laquelle les questions morales ont été négociées.

Hays fait peu de référence à l’histoire du genre, de la sexualité, du mariage, de la séparation ou du nationalisme, sans parler de l’histoire des formes sociales d’expression religieuse (par exemple le monachisme). Et cela malgré l’engagement avec des critiques et des universitaires dont la perspective a été éclairée par de telles considérations (comme Elisabeth Schüssler Fiorenza). Vraisemblablement, Hays sait que des histoires de ces sujets existent. Mais il défend sa méthode au motif qu’il n’a pas de place dans un livre déjà long. Est-ce justifiable? Peut-on répondre à la question de savoir comment relier les textes anciens au présent sans tenir compte de l’histoire qui les sépare? La réponse simple à cette question est oui, bien sûr, on peut. Le simple fait que la Bible soit disponible dans les traductions vernaculaires actuelles permet au lecteur contemporain d’interpréter le texte par lui-même, assez souvent de manière anachroniste. Évidemment, l’intention de ma question est de savoir si une telle traduction, du passé au présent, est la meilleure façon de comprendre le passé, et donc d’expliquer ce qu’un texte donné signifie pour les lecteurs d’aujourd’hui. Ma réponse à cela est un non catégorique.

En fait, l’histoire entre le monde du Nouveau Testament et le présent est implicitement présente dans le récit de Hay. Un meilleur compte rendu comparatif du passé et de sa relation avec le présent ne contextualisera pas simplement le passé, il contextualisera également le présent. Mais étant donné que Hays met en place ses « images focales » du Nouveau Testament en les opposant à plusieurs grands chercheurs dans son domaine (Karl Barth, Stanley Hauerwas, Schüssler Fiorenza), il aurait certainement pu inclure une section historico-philosophique. Un compte rendu meilleur, plus complet et plus sensible de la manière de relier le Nouveau Testament au présent doit offrir un récit historique explicite plutôt que de supposer que le présent peut être correctement compris sans lui.

Il y a quelques confusions historiques liées dans ce livre. À un moment donné, Hays prétend que l’Écriture démasque une illusion que nous avons supposément héritée des Lumières: à savoir, que les êtres humains sont « des agents libres, choisissant rationnellement parmi les actions possibles » (Hays 1991, p. 390). Le Nouveau Testament en soi dissout-il vraiment cette affirmation? Pas de tout. Et qu’est-ce que cela accomplit exactement? De nombreux historiens des Lumières—Roy Porter, Jonathan Israel, Anthony Pegden, pour n’en nommer que quelques-uns—étudient leur sujet avec autant de soin que l’historien du Nouveau Testament. Ont-ils le droit de répondre à Hays de la même manière? Après avoir lu The Case for the Enlightenment de John Robertson, quelqu’un pourrait peut-être dire que « les Lumières ont démasqué l’illusion biblique que la nature humaine est intrinsèquement mauvaise ». La question fondamentale est la suivante: comment pourrait-on répondre si le plaidoyer de Hays en faveur de la validité normative du Nouveau Testament est contesté par celui d’une autre perspective, telle que la reformulation tranchante de la philosophie des Lumières par Jonathan Israel? On suppose que seule une analyse comparative robuste, qui doit nécessairement inclure une recherche historique exhaustive et une rigueur philosophique, donnerait un résultat satisfaisant. Pour le dire assez simplement, soit vous pensez que la réflexion éthique contemporaine est inséparable de l’histoire de la réflexion éthique, soit vous ne le faites pas. Des penseurs allant de Vico à Gadamer, Herder à Merleau-Ponty, Hegel à Heidegger, Marx à Wittgenstein, ont insisté sur le fait que la réflexion philosophique est toujours historiquement médiatisée. Évidemment, ma critique découle d’une conviction philosophique sur la méthodologie historique. Une fois de plus, et en termes de base à des fins de contraste, la nature humaine est telle qu’elle reste plus ou moins la même au fils de temps et à travers l’espace, rendant les questions éthiques pérennes une fois qu’on enlève les soi-disant accidents de l’histoire, ou est la nature humaine telle que la structure même de la subjectivité a changé à la suite du développement historique dynamique de la société humaine, rendant les questions éthiques complexe et dialectiques? Considérant le fait que Hays plaide pour la normativité actuelle d’une certaine vision de l’éthique du Nouveau Testament, c’est une question qu’il aurait dû aborder beaucoup plus complètement que lui.


Liste des oeuvres citées

Richard Hays, The Moral Vision of the New Testament, HarperCollins, 1991.

Jonathan Israel, The Radical Enlightenment, Oxford University Press, 2001.

Sven-Eric Liedman, A World to Win: The Life and Works of Karl Marx, Verso, 2018.

Anthony Pagden, The Enlightenment: And Why it Still Matters, Penguin, 2013.

Roy Porter, Enlightenment: Britain and the Creation of the Modern World, Penguin, 2000.

John Robertson, The Case for the Enlightenment: Scotland and Naples, 1680-1760, Cambridge University Press, 2006.

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