Nous sommes maintenant bien avancés en octobre 2017 et Jagmeet Singh a été élu chef du Nouveau Parti Démocratique. Il est la première personne d’une minorité visible à occuper ce rôle au Canada. Un aspect important de la course à la direction, comme pour la plupart, était le contraste. Comment les candidats se sont-ils comparés sur l’économie, l’environnement, la laïcité et la réforme démocratique? Et tout aussi important, comment les candidats se sont-ils positionnés par rapport aux chefs des autres partis politiques, Andrew Scheer et Justin Trudeau? Naturellement, le deuxième des deux était plus central dans les débats entre ceux qui cherchaient à devenir le prochain dirigeant du NPD. Cela fait deux ans que Trudeau est devenu premier ministre du Canada, nous avons donc suffisamment de preuves pour juger son style à la mode par rapport à sa substance politique.

Il est instructif de lire les mémoires politiques de Justin Trudeau, Terrain d’entente, mais pas pour les raisons que lui ou son équipe de conseillers entendent. Le fils tient à se différencier du célèbre père. Justin se décrit comme quelqu’un qui, contrairement au Pierre distant, aime interagir avec les gens dans les mairies et lors du procès de campagne. Pourtant, il tient également à s’associer à l’héritage intellectuel et politique de Pierre, en particulier au rapatriement de la Constitution canadienne et de la Charte des droits et libertés. Nous sommes censés voir, en d’autres termes, que le deuxième Premier ministre Trudeau du Canada est le leader plus équilibré, attentionné, mais toujours de principe, parfaitement adapté aux nécessités de bonnes relations publiques au XXIe siècle. Aussi souvent que la relation père-fils est mise en évidence dansTerrain d’entente– avec Justin essayant d’établir qu’il est son propre homme politique, que sa carrière politique est strictement basée sur le mérite et pas du tout sur le privilège – cela m’a fait penser à quelqu’un d’autre. Cette personne a fait campagne contre P. E. Trudeau dans la circonscription de Montréal dans les années 1960 et, je pense qu’on pourrait le soutenir de façon convaincante, elle a passé le reste de sa carrière à essayer de comprendre le genre de société que le Canada et le Québec sont devenus depuis lors. Ce quelqu’un est le philosophe Charles Taylor.

En 1970, Charles Taylor a publié un petit livre intitulé The Pattern of Politics. Ici, en tant que candidat du Nouveau Parti Démocratique, la branche québécoise dont il a contribué à fonder, Taylor a fait le lien entre la politique libérale de Trudeau et ce qu’il considérait comme la politique du consensus patricien. C’était et demeure le modèle dominant de la politique canadienne. Taylor a souligné que ce modèle était motivé par une combinaison d’élitisme paternaliste-technocratique, une inattention lamentable et immorale envers les inégalités structurelles de pouvoir et de richesse, et une attitude fondamentalement antidémocratique à l’égard de la gouvernance fédérale. Comme un tel résumé pourrait l’indiquer, le jeune Charles Taylor était membre de la Nouvelle Gauche. Dans son livre, il a cherché à décrire les moyens par lesquels la politique participative et structurellement égalitaire peut être enracinée dans un conflit géré. Il a soutenu qu’il était malhonnête de la part de Pierre Trudeau d’agiter le drapeau du consensus pour tenter de distraire les Canadiens du conflit généré par la répartition, le fonctionnement et les mécanismes du pouvoir. Au lieu de cela, a rétorqué Taylor, pour revigorer la démocratie, nous devons reconnaître les divisions et les différences là où elles existent, et nous devons intégrer les conflits dans la prise de décisions concernant les fins collectives du Canada.

Il est rafraîchissant de lire le Pattern of Politics aujourd’hui, près de 50 ans après la publication originale. Et pas simplement parce que le Canada est maintenant dirigé par un autre Trudeau pour qui le consensus est une fois de plus au cœur de son appel. Parce que le pain et le beurre de la politique canadienne restent similaires: fédéralisme, réforme démocratique, multiculturalisme, développement des ressources, libre-échange, nos relations avec les États-Unis, etc. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de nouveaux sujets d’importance majeure – la réconciliation avec les Autochtones, par exemple. Pourtant, lire le livre de Taylor maintenant, c’est se souvenir d’une critique durable et puissante de la politique de consensus au Canada.

En revanche, dans son mémoire et dans ses apparitions publiques, Justin Trudeau insiste obstinément sur le fait que les Canadiens sont fatigués de la politique divisionniste et cynique. En d’autres termes, le « consensus » de Pierre est devenu le « terrain d’entente » de Justin. Les deux hommes tirent parti d’un sens imaginaire de l’unité pour le brandir contre leurs opposants politiques. Mais en parlant d’être fatigué du cynisme et de la division, Justin et son Parti Libéral ont principalement à l’esprit la politique de l’ancien premier ministre Stephen Harper. Cependant, il est difficile d’imaginer que quelqu’un d’autre que ceux qui sont au centre de l’échiquier politique au Canada prenne les déclarations de Trudeau sur le cynisme au pied de la lettre. Dans ce mémoire, on lit un récit d’auto-félicitations sur la façon dont le Parti Libéral, en route vers la victoire électorale contre les conservateurs en 2014, a tenté sa chance en menant une campagne prétendument honnête qui croyait aux gens. Trudeau ou son équipe de conseillers en relations publiques qui ont tapé ces mots d’une banalité transparente s’attendent-ils vraiment à ce que nous croyions (a) qu’ils ont laissé leur stratégie de campagne au « hasard » ou (b) qu’eux seuls « croient » aux gens? Trudeau et son équipe s’attendent à ce que nous approuvions ce message d’espoir et de changement. Je laisse au lecteur le soin de déterminer la profondeur de leur duplicité.

Cette manipulation plutôt cynique de la sincérité est révélatrice du ton du livre de Trudeau et, me semble-t-il, de son style politique. En fin de compte, cela signifie une de deux choses. Il reflète sa propre voix d’auteur ou celle de ses stratèges. Quoi qu’il en soit, cela rend la lecture très pénible, même s’il était insensé d’attendre jamais grand-chose d’un mémoire politique qui est en réalité un discours de campagne. À un moment donné, étonnamment, Trudeau suggère même qu’en tant que petit enfant, il a acquis les compétences de leadership nécessaires lorsqu’il a tenté de régler une dispute entre ses frères.Terrain d’ententeexploite fréquemment l’histoire personnelle à des fins politiques actuelles, la rendant à la fois superficielle et fastidieuse.

Une grande partie de la prétention de Trudeau de faire de la politique différemment a à voir avec le fait qu’il n’est pas Stephen Harper. Trudeau est ridiculisé pour être le « selfie PM », tandis que Harper semble mieux caractérisé comme certains qui porte des pulls de Noël laids sans ironie. Mais là où la tactique de Harper a été tirée du calcul de livres de jeu conservateurs, la stratégie de relations publiques de Trudeau s’inspire de sa carrière d’enseignant au primaire, réaménagée avec des idées, des innovations et des influenceurs à la mode. Mais à en juger par ce que Trudeau choisit de révéler dansLe Terrain d’entente, qui comprend les discours en annexe, son style pédagogique tente de faire ressortir les capacités et les intérêts naissants de ses élèves, leur offrant la possibilité de participer et de collaborer à l’exercice en cours. Tel est l’idéal. En attendant, il assure le leadership nécessaire. Ceux qui ont moins de connaissances, d’expérience et de maturité pragmatique, non seulement apprennent les réponses, mais ils le font tout en se sentant responsables de cette réussite.

Il est plausible de suggérer, comme le fait Trudeau dans ce livre, qu’il a transféré ce style de la salle de classe à la mairie. Il n’est pas clair s’il a réfléchi à cette analogie jusqu’au bout, avec ses implications plutôt condescendantes pour l’intelligence et le respect des Canadiens en tant que citoyens. Même si Trudeau admet avoir commis des erreurs, elles sont inévitablement flatteuses. À maintes reprises, ils lui donnent l’occasion de montrer qu’il a appris et qu’il a développé les compétences de leadership appropriées. Cependant, le placage d’être accessible et d’avoir l’esprit ouvert ne masque pas le fait que la pensée politique et le programme stratégique de Trudeau sont fixes. (Considérez: sa préférence de longue date pour le scrutin préférentiel a empêché la réforme électorale.)

À plusieurs moments clés de son livre, Trudeau insiste sur le fait que le respect en politique signifie séparer les attaques personnelles des désaccords. Peu de gens aujourd’hui suggéraient qu’un débat substantiel peut être mené sur la base d’un manque de respect, d’un mépris ou d’attaques malveillantes. Pourtant, il ne s’ensuit pas que le caractère personnel est sans rapport avec la politique. Loin de là. Après tout, le livre de Trudeau est évidemment une tentative d’établir un caractère public et de fusionner cette personnalité avec un ensemble de convictions politiques qui résonnent avec un large éventail de la société canadienne. Si on écoute les journalistes canadiens (pour n’en citer que quelques-uns: Andrew Coyne, Paul Wells ou Althia Raj), ou les partis d’opposition, lorsqu’ils parlent de Trudeau et de son gouvernement, ils sont conscients qu’ayant fait de la sincérité le centre de son de style politique, il est efficace de critiquer Trudeau sur ce même sujet. Si on propose une réforme électorale, par exemple, les journalistes et les partis d’opposition saisiront l’occasion de confronter un objectif déclaré à son abandon dans la pratique. Loin du vrai changement, n’est-ce pas la politique comme d’habitude?

D’ailleurs, Trudeau lui-même n’a pas peur de faire quelques déclarations farfelues sur ses adversaires dans son livre, même si elles ne sont pas tout à fait personnelles. On peut prononcer des demi-vérités séduisantes sur des questions publiques et historiques, semble-t-il, tant qu’il ne s’agit pas d’attaques ad hominem. Cela encourage Trudeau à postuler une équivalence morale et intellectuelle manifestement fausse entre Karl Marx et Ayn Rand. Il se montre disposé et capable de déployer une technique rhétorique de longue date dans ses efforts pour salir ses rivaux – le NPD (Marx) et le Parti conservateur (Rand) – comme peu pratiques et dangereux, entachés d’idéologies extrêmes. Mais même si Trudeau pense pouvoir défendre cette équivalence (il ne peut pas), il a concédé le point le plus important. Toute tentative de faire de son libéralisme centriste une neutralité pragmatique révèle son inéluctable normativité idéologique. Alors que le « consensus » et le « terrain d’entente » ressemblent à des hypothèses joyeuses et non partisanes, ces termes peuvent être aussi trompeusement idéologiques que motivants.

À plusieurs reprises dans Terrain d’entente, Trudeau fait allusion au fait qu’au cours des trente dernières années, les inégalités de revenu et de richesse ont augmenté au Canada. Pourtant, il ne se demande jamais pourquoi. Pourquoi cela s’est-il produit et comment pouvons-nous y comprendre? Il va presque sans dire que le mot néolibéralisme n’est pas celui qu’on trouvera dans le vocabulaire de Trudeau. Au lieu de cela, à la mesure de la politique du Parti Libéral, finalement mise en œuvre en 2015, Stephen Harper et les conservateurs sont responsables des malheurs contemporains du Canada. Mais soulever des questions sur le pouvoir et la structure, se demander ce qu’est le néolibéralisme et analyser ses conséquences pour la société canadienne, signifierait inévitablement diviser certains Canadiens contre d’autres. Et cela va à l’encontre de tout l’objectif de la politique de consensus révisée de Trudeau. Pour dire les choses un peu différemment, pour aborder les conséquences du néolibéralisme dans la société canadienne, il faudrait offrir une évaluation du modèle de la politique, tout comme Charles Taylor l’a fait il y a 50 ans. Sans aucun compte rendu de l’histoire sociale et politique récente du Canada, mis à part les attaques faciles contre son principal adversaire de l’époque, Stephen Harper, Justin Trudeau offre simplement ce qu’il déclare être la seule voie à suivre, celle qui, dans le monde photoshopé d’images inspirantes, les Canadiens de la classe moyenne se rassemblent pour faire bouger les choses. Dans ce livre, cela n’est jamais plus précis que cela. L’espoir, le changement et la solidarité mèneront à … l’espoir, le changement et la solidarité? Après deux ans de gouvernement, une grande partie de la plate-forme du Parti Libéral reste inachevée, si elle n’a pas été abandonnée (adieu la réforme électorale, bonjour les avions de chasse). Mais je suppose que ce n’est pas très surprenant. Si on pense qu’il n’y a pas de problèmes structurels dans la société canadienne liés à la participation, à l’inégalité et au pouvoir, alors on ne va pas offrir un programme qui pourrait y répondre. Charles Taylor a reconnu ces problèmes il y a 50 ans et a proposé son évaluation de la meilleure façon de réagir. Aujourd’hui, heureusement, nous avons un éventail de voix et de perspectives offrant des critiques nouvelles et importantes de l’ordre néolibéral dans le même sens, du Manifeste Leap à la Coalition Courage en passant par des députés tels que Niki Ashton. Pour terminer en citant la plate-forme politique de Trudeau: « Les gouvernements responsables ne se dérobent pas aux défis ou ne prétendent pas qu’ils n’existent pas ».


***Cette critique a été initialement publiée en anglais en 2017. Je l’ai traduite en français en 2020.

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